Génération Y? Ou génération e-Grecque?

Tout au long de mes (longues) navigations sur Twitter, Le cercle les échos, Harvard Business Review et autres blogs, je me suis rendu compte de la persistance du sujet “Génération Y” et notamment ce qui concerne son intégration à l’entreprise. Sujet intéressant au demeurant mais, à mon sens, souvent mal traité. De nombreux points de vue sont bien évidemment exposés, et il un peu malhonnête de ma part de ne faire ressortir dans ce billet qu’une vision partielle d’un sujet (partielle, vraiment?). Mais à vrai dire, là n’est pas l’important. Concentrons-nous plutôt sur le fond et intéressons-nous à cette fameuse génération…

Le “N+” face aux rebelles

Nous apprenons donc que cette supposée génération, véritable “poil à gratter des entreprises”, serait perçue par leurs aînés comme “individualiste” et “ambitieuse” tout autant que tire au flanc et inefficace. Le décor est planté. Nés entre 1980 et 2000, ces digitales natives seraient hyper-connectés, à la recherche d’un équilibre entre vie professionelle et vie privée et auraient un nouveau rapport à l’autorité. Dans un article titré “Génération Y: des corps étrangers dans les entreprises”, les journalistes du point.fr s’interrogent: comment intégrer les jeunes de moins de 30 ans au monde de l’entreprise, avec ses codes, ses valeurs et ses exigences ?

Bien qu’on leur reconnaisse certaines qualités (ils sont en phase avec leur temps et de véritables empêcheurs de tourner en rond), il est en effet primordial se savoir comment dresser ces mèches rebelles pour les mettre au travail. A grand coup de séminaires, de formations et de consulting, la génération X commence à saisir le problème: « Cela m’a permis de comprendre qu’il faut leur donner des règles dès leur arrivée. Leurs parents ne leur ayant jamais posé de limites, c’est à l’entreprise de le faire », raconte une cadre interviewé par Le Monde. De façon plus fine et plus discrète, vous pouvez également suivre les conseils prodigués sur le site de Madame Le Figaro pour mieux agir dans votre rôle de “N+”. Un régal.

On comprend au fur et à mesure que l’intégration et le management de la “génération lol” serait avant-tout une question de forme. Savoir les éduquer, les challenger, les stimuler sans les enfermer serait donc les clés pour un “Y management” réussi. Ben voyons…

“Soyons indulgents avec eux, ce sont des mutants”

Mais de qui parle-t-on? de quoi parle-t-on? Parlons-nous sérieusement de l’évolution incrémentale d’une tranche d’âge, de la succession de lettres dans un alphabet linéaire? Parlons-nous de la génération Y? Ou de la génération e-Grecque? “e-” comme le suffixe du numérique, synonyme d’une mise en réseau sans frontière, d’un partage (quasi) sans limite, d’une puissance technologique et créative sans équivalent. “Grecque” comme symbole d’une jeunesse indignée, désenchantée, se revendiquant des 99%, à qui on ne prévoit que chômage, dette et précarité. “e-Grecque” comme dénomination de révoltés en réseau en somme. Le décor a changé.

Mais que s’est-il passé? La conjonction de deux phénomènes : l’explosion en vol de notre modèle économique mondial basé sur la croissance, la consommation et l’endettement et l’avènement d’une contre culture numérique mondiale (elle aussi) basée sur la contribution, le partage et l’intelligence collective. Ce mouvement de balancier fait se soulever peu à peu une jeunesse face à un monde dont elle ne veut plus – et qui n’existe plus. Les rêves et les codes érigés par les générations précédentes ne font plus recettes (c’est le cas de le dire…). Pour Bernard Stiegler, philosophe, nous sommes en train de passer « d’un consumérisme toxique à une économie de la contribution« . Dans le même sens, on peut lire dans « L’âge de la multitude (Colin et Verdier, 2012) : « Les enfants du numérique sentent bien que la consommation – toujours plus de consommation – ne peut être le seul horizon de leurs activités. Le pouvoir de création qu’ils détiennent désormais leur permet de mesurer combien certains objets en sont venus à les asservir au lieu de les servir ». Les enfants du numérique aspirent donc à autre chose. Dans son billet, David Lang nous décrit son experience au sein de la communauté des makers et tous le bénéfice qu’il a pu en tirer. Il estime que “contrairement à la consommation, c’est le processus de création qui instille du sens dans les produits que nous utilisons”. Il propose ainsi de substituer le Retour sur Investissement (ROI) au Retour sur Aventure (ROA). Tout un programme. Pour Jean Louis Fréchin, ces phénomènes révèlent une “envie profonde de contribution, de dialogues, de rencontres, d’échanges, mais aussi de valorisation de soi”.

Forts de nombreux lieux de réflexion (physiques et virtuels) pour penser et agir sur le monde, la génération e-Grecque avance. Au cours de hackatons ou de hold-up, au sein d’espaces de co-working ou de co-making, les hackers, makers ou contributeurs battent les cartes d’un nouveau monde en construction : revenu universel, production collaborative, monnaie complémentaire, coopérative alimentaire, etc. Ce sont tous les pans de nos sociétés qui sont remis à plat : la citoyenneté comme la culture, l’urbanisme autant que l’économie, la religion ou encore… l’entreprise. L’arroseur arrosé? Comme le dit Jean Louis Fréchin, “Contrairement aux époques précédentes, la société est ainsi en avance sur les entreprises et sur la représentation politique”. Il poursuit : “Le modèle d’entreprise du XXe siècle ne fonctionne plus”. On comprend alors pourquoi l’adaptation de la dite Génération Y à l’entreprise chatouille tant. Ce ne serait donc pas à d’hypothétiques héritiers d’un monde désuet de s’adapter, mais bien à des organisations dépassées de suivre l’évolution d’un monde en pleine (r)évolution. Et elles sembleraient bien inspirées de faire cela rapidement, car les citoyens que sont (avant tout) leurs salariés ou leurs clients n’attendront pas. Ne voyez pas de menace ici. Simplement un constat.

“Etre révolutionnaire ou mourir” titre Jérôme Cohen à propos du basculement vers l’économie de la contribution:

“Ce qui se passe n’est pas une utopie, portée par quelques sachants ou illuminés, selon notre angle de vue, mais une vraie révolution qu’il faut accompagner, quotidiennement et ne surtout pas lâcher, par peur, paresse ou conformisme. On peut dès aujourd’hui, et par anticipation, demander pardon aux générations futures pour ce qui s’est passé ; demander pardon de n’avoir rien fait ; demander pardon d’être restés dans notre confort imbécile et égoïste. On peut aussi choisir ce combat joyeux et porteur d’espoir, sans véritablement savoir où il nous mènera. Albert Jacquard avait prononcé il y a quelques années des mots simples qui lui ressemblaient : On subit ou on oriente. Etre révolutionnaire, c’est orienter ; être conservateur, c’est subir. Il faut choisir, moi j’ai choisi”.

“Perdu pour perdu…” semble se dire cette jeunesse. «Soyons indulgents avec eux, ce sont des mutants» implore Michel Serres. Une chose est sûre : ils vont prendre leur chance pour faire bouger les lignes – et celles de l’entreprise avec. “Parle-t-on de la génération Y ou de la génération e-Grecque” disions-nous…?

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