Design pour un monde réel

Il y a un peu plus d’un an, souhaitant apporter un bol d’air frais à ma pratique, je me suis inscrit à une formation sur le lien entre innovation et design à l’Ecole Nationale Suprieure de Création Industrielle. Par sa complicité avec le milieu artistique notamment, je pressentais que le design pouvait nourrir, enrichir l’entreprise. Je débutais donc la rentrée avec l’envie de répondre à ces questions: Comment le design peut-il soutenir l’innovation? Plus globalement, qu’est-ce que le design peut apporter à l’entreprise?

papanekAssez rapidement, c’est une question plus large que nous allions adresser: Mais qu’est-ce que le design? Bien qu’il n’y ait pas de réponse unique à cette vaste question, je vous propose de partager la vision de Victor Papanek exposée dans son livre “Design pour un monde réel” (Mercure de France, 1972). Engagé, militant même, Papanek nous propose le livre qu’il “aurait aimer lire quand il était étudiant” comme il le précise en préambule.

Cette ouvrage propose d’emblée d’aborder la question de ce qu’est le design. Cela permet d’écarter rapidement un contresens que l’on fait bien souvent a l’encontre de cette discipline: le design n’est pas l’esthétique, le style. Il est en est une composante, certes, mais ne se restreint pas à cela. Tout au long de l’ouvrage, Papanek n’aura de cesse de railler les designers-stylistes. Papanek va même plus loin: ils seraient nocifs à la société.

“La plupart des designers se considèrent comme des maîtres stylistes ; ils ne s’interrogent jamais sur l’aide qu’ils apportent à un système qui tend à exploiter et duper la population; ils n’ont pas conscience de la division sociale que crée le design lorsqu’il renforce la structure de classe ; ils sont les “bons Allemands” de la profession.”

Le décor est planté. A ses yeux, le design a une mission bien plus noble. Il doit être au service de tous et non d’une élite sophistiquée. Il prône le “design honnête” qu’il oppose au “design de la vente”. De quoi l’Homme a-t-il besoin? C’est par ce prisme que Papanek semble concevoir le rôle du designer.

“Son discernement social et moral doit s’exercer bien avant qu’il ne commence à créer, car il doit porter un jugement, un jugement a priori, pour décider si le produit qu’il doit concevoir, ou reconcevoir, mérite réellement son attention. En d’autres termes, est-ce que sa création contribue ou non au bien être social?”

Ne croyez pas que Victor Papanek tombe dans une bien pensance béate. Il étaye à notre grand « bonheur » les dérives de notre société et des objets qu’elle produit: des clous en or 14 carats, un sélecteur de cravate électrique sans fil, des poupées de plastique à torturer pour les 8-12 ans, un coussin de satin en forme d’œuf à porter pour faire croire que l’on est enceinte, des costumes  de  lutins  de noël  pour  chiens, etc. Tout au long de l’ouvrage, l’auteur n’hésite pas à nous rappeler la futilité de bons nombres choses qui nous entourent…pour mieux mettre en avant la nécessité d’adresser d’autres enjeux: la faim dans le monde, l’éducation, le handicape, etc.

Victor Papanek n’en reste pas aux constats. Ce livre est en effet un recueil de propositions évoquées dans la deuxième partie justement appelée “une utopie raisonnable”. Par des solutions bottom-up, il propose des solutions pour répondre aux besoins de populations à la marge, bien souvent confrontées à des problèmes d’accès aux matières premières. Avec quelques décennies d’avance, on croirait lire ce qu’il se dit actuellement sur l’innovation frugale!

Le design, si il veut assumer ses responsabilités écologiques et sociales, doit être révolutionnaire et radical. Il doit revendiquer pour lui le principe du moindre effort de la nature, faire le plus avec le moins”.

Anticipant le passage de “l’achat-possession” à la “location utilisation”, le développement des véhicules électriques ou encore du biomimétisme (une exposition sur le sujet vient de fermer ces portes à la fondation EDF ), la vision de Victor Papanek semble encore et toujours d’actualité.

Face à une ambition très (trop?) forte pour le design, l’auteur précise:

“On pourrait croire que je suis persuadé que le design peut résoudre tous les problèmes du monde. En fait, je dis simplement que dans beaucoup de problèmes on pourrait utiliser les talents des designers, qui cesseraient alors d’être des outils aux mains de l’industrie pour devenir les avocats des utilisateurs.”

Dans cet ouvrage percutant sur le fond et sur la forme, Victor Papanek nous livre sa vision du design et du rôle du designer. La nature des propos engagés par l’auteur appelle forcément un débat de fond sur la question. Je laisse aux spécialistes le soin s’emparer du sujet, et ils ne m’ont probablement pas attendu pour le faire. Au delà d’une hypothétique polémique, j’encourage tout designer, entrepreneur ou citoyen à lire ce bouquin passionnant, car comme le dit Papanek, « le design ne serait en aucun cas être un job ; c’est une façon de regarder le monde et de le transformer.” Alors, allons-y!

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4 réflexions sur “Design pour un monde réel

  1. Hello
    super ton blog ! et ce livre m’a l’air d’être passionnant…! Une question de fond se pose à la lecture de ta recension : si le design doit servir à améliorer le monde, cela signifie qu’il y a une vision sous-jacente de ce qu’est le Bien qui est contenue dans l’intention de l’innovateur. C’est probablement vrai ; l’explicite-t-il en ce qui le concerne ? Par ailleurs, cela soulève une deuxième question plus délicate : le Bien est-il nécessairement le même pour toute le monde ? n’est-ce pas une bien en soi que le pluralisme soit la règle ? en d’autres termes, le clou en or n’est il pas une conséquence indirecte (pas forcément de grande valeur à mes yeux) nécessaire de ce pluralisme ?

  2. Salut Lomig! Merci pour ton commentaire!
    Pour répondre à ta (tes) question(s), Victor Papanek ne donne pas de définition explicite du Bien. En revanche, on peut comprendre que pour lui, le Bien résiderait dans la capacité offerte à tout un chacun à subvenir à des besoins « primaires » comme se nourrir, se loger, avoir accès à l’éducation, etc. Dans ce sens là, il semble que oui, le Bien soit universel. Il semble aller plus loin en pointant l’inutilité supposée de la concurrence et de la différenciation. Victor Papanek estime à priori que la segmentation (soit la reconnaissance du pluralisme comme réalité) peut créer une division nocive entre les citoyens. Sans aller jusqu’à rejeter complétement le pluralisme, l’auteur nous alerte sur les risques qu’il peut nous faire courir. Un débat intéressant en tout les cas!

  3. Salut et merci Matthieu pour cette note, (je suis en diplôme aux « ateliers »). Pour ma part, je suis triste, que beaucoup, au sujet de Papanek se soient arrêté à à la radio avec une boite de conserve. Et que du coup Papanek soit assimilé au « design humanitaire ».

  4. Bonjour,
    merci pour ces mots. Je relance une discussion qui me semble très intéressante 2 ans après.. Réagira qui voudra.

    Il me semble qu’en premier lieu, la question n’est pas tant la possibilité de faire le Bien de la part du designer, ni même d’assurer la subsistance, que de la possibilité de satisfaire ses besoins/désirs en société (qui peuvent s’éloigner de certaines notions du Bien). Ainsi de créer des objets pour ce qu’ils sont concrètement, pour la réponse qu’ils apportent à un besoin/désirs mise en face de l’effort que demande sa production. Ce, en dehors de tout principe d’équivalence de valeur entre les objets.

    Autrement dit, on crée une chaise dans la perspective de permettre à des gens de s’asseoir. Au moment de la conception, une chaise = une chaise ; et non une chaise = X€ = X motos = X bouteilles de bière = X m2 de terre dans telle espace = … On la crée avant tout parce-qu’on a besoin de s’asseoir, on lui donne une forme et des matériaux permettant sa fabrication en conscience de ce qu’elle implique en termes de travail et d’utilisation des ressources disponibles. Ensuite viennent les envies de confort, l’esthétique, …

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